Noticias - 07 marzo 2022

Réponses à Luc Ferry

Luc Ferry est intervenu dans le dossier publié par le Figaro Magazine et lors d’un débat sur Europe 1 et il a affirmé beaucoup de choses qui nous paraissent inexactes. Voici ci-dessous la liste de nos réponses à ses affirmations. Nous lui avons proposé un débat pour en parler mais pour l’instant nous nous heurtons malheureusement à une fin de non recevoir …

(surlignées en jaune, les affirmations de Luc Ferry)

« Si on pouvait prouver Dieu, cela tuerait la religion. »

Non, il me semble que c’est exactement l’inverse. Le fait de prouver Dieu consolide nettement les religions. Elles s’en trouvent fortifiées bien sûr. Car à partir de là se pose alors avec encore plus de force la question de savoir qui est Dieu et la réponse à cette question est le domaine propre des religions. Il faut bien distinguer les 2 questions : celle de l’existence de Dieu (à laquelle on peut répondre avec la raison naturelle, à partir d’une démonstration indirecte, négative, qui part de la contemplation de l’Univers et de l’homme), et celle de savoir qui est Dieu (qui ne peut être valablement résolue que s’il y a une révélation de Dieu, positive).

« C’est le diable qui veut prouver Dieu. »

Le diable ne veut pas prouver Dieu, il veut tenter le Christ : cela n’a rien à voir. D’ailleurs, par principe, le Christ ne parle jamais avec le diable, même quand celui-ci dit la vérité (voir Mc 1,25). Sinon, le livre de la Sagesse (Sg 13,1-9), saint Paul (Rm 1,20) et l’Église (avec les papes, Vatican I, Vatican II, le Catéchisme de l’Église Catholique) ne sont pas du diable ; et tous affirment que les œuvres de Dieu rendent visibles à l’intelligence son existence et ses attributs invisibles. Qui peut prétendre connaître mieux qu’eux le sujet ? Font-ils tous « un geste profondément impie » ?

« Sœur Emmanuelle et le cardinal Ravasi le disent comme moi. »

Je serais très étonné que sœur Emmanuelle et le cardinal Ravasi contredisent l’enseignement constant de l’Église, des papes, des conciles, du Catéchisme, des saints, des Pères et des docteurs… Mais si tel était le cas, ils seraient simplement en désaccord avec l’Ecriture et la Tradition de l’Eglise et leur opinion personnelle n’aurait pas grand poids.

« Jamais Jésus ne donne des preuves. »

Au contraire, Jésus n’a fait que donner des preuves tout au long de sa vie publique, par ses paroles et par ses actes. J’en ai d’ailleurs fait une vidéo (https://youtu.be/WQ38g3grIRM). Puis, à la fin de sa vie publique, Jésus reproche à ses contradicteurs de ne pas croire malgré toutes ces preuves : « Si vous ne croyez pas à ma parole, croyez au moins à cause des œuvres » (Jn 14,11). Il les accuse fortement de péché à cause de cela : « Si je n’avais pas fait parmi eux ces œuvres que personne d’autre n’a faites, ils n’auraient pas de péché. Mais à présent, ils ont vu, et ils sont remplis de haine contre moi et contre mon Père » (Jn 15,24). Donc non seulement Jésus a donné des preuves, mais il les considère si solides que ceux qui ne les accueillent pas sont inexcusables : ils les refusent uniquement par haine de lui et de Dieu.

« Je ne peux pas croire dans ce que je sais. »

Bien sûr que si ! Savoir que la personne en qui on met sa foi existe est même un présupposé indispensable. Si on a foi en son épouse, en un ami, en Jésus ou en Dieu, cela suppose d’abord qu’on sait que cette personne existe. Croire en quelqu’un, c’est mettre sa confiance en lui. La foi est une adhésion. Elle implique tout l’homme qui, dans cette adhésion libre, sollicite son intelligence et sa propre volonté, en réponse à Dieu qui invite cette relation par la grâce. La définition de la foi retenue par le Catéchisme de l’Église Catholique vient de saint Thomas : « Croire est un acte de l’intelligence adhérant à la vérité divine sous le commandement de la volonté mue par Dieu au moyen de la grâce » (Somme théologique II-2, 2, 9). Il s’agit bien d’une adhésion, mobilisant l’intelligence et la volonté, deux conditions nécessaires pour poser un acte libre.

« Jésus demande la foi, il ne donne pas des preuves. »

Quand Jésus est sur terre face à ses interlocuteurs, son existence est une évidence. C’est pourquoi il ne demande que la foi, c’est-à-dire une adhésion et une confiance en lui. Mais après sa Passion, sa mort et sa résurrection, le fait qu’il soit vivant n’est plus immédiatement perceptible ni évident. Il donne alors « bien des preuves, pendant quarante jours » (Ac 1,3). Ainsi, Jésus passe son temps à donner des preuves : des preuves de sa divinité pendant sa vie terrestre et des preuves de sa résurrection après.

« Les miracles jouent le même rôle impie que les prétendues démonstrations scientifiques de l’existence de Dieu. »

Les miracles de Jésus ou de l’Église sont à l’évidence des preuves de Dieu « adaptées à l’intelligence », comme dit le Catéchisme de l’Église Catholique (n° 156).

« Si on veut prouver Dieu, on détruit la foi. »

Mais non, c’est l’inverse. Comme déjà dit, mettre sa foi en quelqu’un suppose de savoir d’abord qu’il existe. C’est un présupposé nécessaire. Prouver Dieu rend donc la foi possible et, inversement, douter de Dieu rend la foi impossible.

« Par définition, foi et savoir sont antinomiques. »

Non, c’est exactement le contraire. La foi chrétienne repose sur des faits historiques, sur une incarnation. Le cardinal Ratzinger le dit de manière très claire dans sa magnifique conférence du 27 novembre 1999 à la Sorbonne : « La foi chrétienne ne se base pas sur la poésie et la politique, ces deux grandes sources de la religion ; elle se base sur la connaissance. […] La foi chrétienne est aujourd’hui comme hier l’option pour la priorité de la raison et du rationnel ». En complément, Jean-Paul II affirme dans son encyclique Foi et raison que « la foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité » (n° 1). Les deux vont de pair et concordent : « Cette vérité que Dieu nous révèle en Jésus-Christ n’est pas en contradiction avec les vérités que l’on atteint en philosophant. Les deux ordres de connaissance conduisent au contraire à la vérité dans sa plénitude. L’unité de la vérité est déjà un postulat fondamental de la raison humaine, exprimé dans le principe de non-contradiction. La Révélation donne la certitude de cette unité, en montrant que le Dieu créateur est aussi le Dieu de l’histoire du salut. Le même et identique Dieu, qui fonde et garantit l’intelligibilité et la justesse de l’ordre naturel des choses sur lesquelles les savants s’appuient en toute confiance, est celui-là même qui se révèle Père de notre Seigneur Jésus-Christ. » (n° 34.)

« Je n’ai nul besoin de croire que 2 + 2 font 4 ! »

Non : on sait et on croit que 2 + 2 font 4, de même qu’on sait et on croit depuis Ératosthène que la Terre est sphérique. Les croyances sont plus ou moins bien attestées, mais elles restent toujours des croyances.

« On ne peut pas prouver l’inexistence de Dieu et on ne peut pas davantage prouver son existence. »

Je ne crois pas : on ne peut pas prouver l’inexistence des extraterrestres, de la théière de Russell, des cygnes noirs ou de Dieu, car ce sont des entités « métaphysiques » au sens de « suprasensibles », mais on peut tout à fait prouver leur existence. Prouver l’inexistence des extraterrestres supposerait de visiter toutes les planètes, de toutes les étoiles, de toutes les galaxies, dans tous les temps : personne ne peut faire cela. En revanche, si un vaisseau extraterrestre s’écrase demain matin dans votre jardin ou si le programme SETI capte un signal intelligent venant de l’espace, l’existence des extraterrestres sera établie avec une seule preuve. Il en va de même de Dieu qui peut être prouvé de différentes manières, par exemple par le début du temps, de l’espace et de la matière, par les réglages totalement improbables de l’Univers qui rendent possibles les atomes, les étoiles et la vie complexe, par les révélations, miracles, apparitions ou saints s’il y en a, par l’existence du bien et du mal, de l’Univers, etc. Les deux impossibilités ne sont donc pas symétriques.

« Depuis Darwin, on parvient à expliquer […] les organismes même les plus sophistiqués. »

Non, on ne peut pas expliquer le passage de l’inerte au vivant par Darwin, parce que le processus par essai / erreur de la sélection naturelle ne peut fonctionner que quand la vie existe déjà.

« Le principe de causalité qui nous incite à chercher sans cesse la cause de la cause […] finit par se perdre dans les sables. »

Non, il n’y a pas « une série infinie de causes » et il n’y a rien qui contredise le principe de causalité, qui est à la base de la science. Ce principe affirme que tout ce qui a commencé, ou plus précisément tout ce qui est contingent a une cause. Dire que tout a une cause est, en revanche, parfaitement faux : il y a forcément au minimum un être nécessaire qui donne cause à tout ce qui existe. Il est facile de s’en rendre compte en considérant l’ensemble de tous les êtres qui existent : cet ensemble ne peut pas avoir de cause en dehors de lui-même. Or, être cause de soi n’est pas possible. C’est donc qu’il y a forcément au moins un être nécessaire. Toutes les doctrines matérialistes athées, de Parménide à Russell en passant par Nietzsche, Feuerbach, Marx, Lénine, Mao, Hitler, Freud, Arrhenius, etc., ont toujours imaginé que la matière était éternelle dans le passé, mais cette position, qui n’a jamais été rationnelle, est moins que jamais tenable après les découvertes scientifiques modernes. Inversement, l’alternative d’un dieu créateur qui donne l’existence à tout ce qui existe n’a jamais été aussi prouvée, de toutes les manières possibles.

« Kant qui était chrétien refusait toute fondation de l’éthique sur la religion. »

Si on ne fonde pas la morale sur la religion, et s’il n’y a pas d’absolu en dehors de l’Univers matériel pour fonder le bien et le mal, alors rien ne peut être sacré, absolu, bien ou intangible. Dans le cas d’un monde sans Dieu, nous ne sommes in fine qu’un agglomérat d’atomes, et écraser un enfant ou un moustique est finalement équivalent : c’est une simple réorganisation de la matière. Le fait qu’il existe des morales laïques ne prouve rien. Il s’agit en réalité d’une réaction du bon sens en face des positions matérialistes cohérentes qui, poussées dans leur logique ultime, heurtent inévitablement notre conscience. Il faut rappeler que Kant, qui est souvent cité en référence dans l’article du Figaro Magazine ou sur Europe 1, commence son antinomie sur le commencement de l’Univers par une définition bancale : « Si le monde a commencé d’exister, il a été précédé par un temps vide » (*). Cette idée est non seulement fausse (et has been) aujourd’hui, mais elle l’était déjà dans le passé : saint Augustin était bien plus pertinent quatorze siècles plus tôt dans le livre XI des Confessions qui n’a pas pris une ride. Kant est persuadé que, « sur ce point [du commencement de l’Univers], nous ne pouvons rien dire ni rien déterminer à partir de nos propres concepts qui soit certain » : c’est là un a priori théorique qui s’est révélé faux lui aussi.

« Si on pouvait prouver […] l’existence de Dieu, ça se saurait. »

Ce principe est faux par nature, car 100 % de ce qui est prouvé n’était pas prouvé avant de l’être. Il est également faux historiquement, car on sait qu’il y a des preuves de l’existence de Dieu depuis très longtemps (il n’y a qu’à regarder dans le livre de la Sagesse, chez Aristote, saint Paul, saint Thomas, Vatican I et II, etc.). Cela ne va pas tarder à se savoir davantage et de façon beaucoup plus large. Si, pendant un temps effectivement, « un peu de science a éloigné de Dieu, beaucoup y ramène aujourd’hui ». De plus, ce principe est faux sur le fond : en effet, le fait qu’un sujet soit controversé n’implique pas qu’on ne peut pas le trancher (par exemple, l’infanticide, le suicide, l’immoralité d’avoir des enfants, etc.). Ceci est encore plus vrai sur un sujet aussi passionnel que la question de l’existence de Dieu, qui suscite des attitudes et des réactions totalement irrationnelles.

« La seule chose qu’on puisse dire avec la théorie du Big Bang ou avec la mort thermique de l’univers ou avec le « fine tuning », le « réglage fin », c’est qu’à l’origine du monde, il y a un mystère »

Non, on peut aller plus loin. On ne peut rien dire positivement de mystère de l’avant Big Bang ou plus précisément de ce qu’il y a avant l’émergence simultanée du temps, de l’espace et de la matière, mais on peut dire négativement, de manière « apophatique », qu’il s’agit d’une Cause transcendante, non matérielle non spatiale et non temporelle, qui a eu la puissance de tout créer et qui a réglé les choses de manière absolument improbable pour que les atomes, les étoiles et la vie complexe soient possibles et puissent advenir. C’est ce à quoi aboutissent la science et la rationalité aujourd’hui plus que jamais, avec toutes une série de preuves qui sont à la fois rationnelles, convergentes et indépendantes, qui conduisent à une certitude au-delà de tout doute raisonnable.

« On n’a pas le choix entre 2 thèses, mais 4 : la matière, Dieu, le point d’interrogation et la foi »

Le point d’interrogation n’est pas une réponse, c’est une question. La foi c’est autre chose car donner sa foi à une personne (ami, Jésus, Dieu) est un acte d’adhésion et de confiance libre qui implique donc la volonté en plus de l’intelligence et qui implique aussi en présupposé de ne pas douter de l’existence de la personne en qui on choisit de mettre sa foi. Il n’y a donc que deux réponses : la matière ou Dieu. Or, dans le passé, toutes les doctrines matérialistes athées, de Parménide, Héraclite, Démocrite, ou Lucrèce (auteur de la célèbre formule «ex nihilo nihil») à Marx, Engels, Lénine, Mao et Hitler, en passant par Friedrich Nietzsche, Arthur Schopenhauer, Ludwig Feuerbach, David Hume, Jean-Paul Sartre et tous les philosophes athée du XIXe siècle, ou encore Baruch Spinoza, Auguste Comte, Ernst Mach, Svante Arrhenius, Ernst Haeckel, Marcelin Berthelot, Bertrand Russell, Francis Crick et tous les savants athées d’avant 1960, tous ont toujours imaginé que la matière était d’une manière ou d’une autre éternelle dans le passé et que l’Univers n’avait jamais commencé mais cette position qui n’a jamais été rationnelle est moins que jamais tenable après les découvertes scientifiques modernes (thermodynamique, cosmologie et illustration du Big Bang). Il ne reste donc que Dieu si on veut rester raisonnable.

(*) : Kant entend démontrer que la science physique n’est pas capable de traiter de la totalité de l’Univers – pas plus que la philosophie d’ailleurs –, au motif que l’Univers n’est pas un objet d’expérience possible, et qu’il n’y a de connaissance réelle, selon lui, que des objets de l’expérience. Dans la Critique de la raison pure, il écrit : « Car toutes ces questions [l’Univers a-t-il ou non un commencement ? Est-il infini ou non ?, etc.] concernent un objet qui ne peut être donné nulle part ailleurs que dans nos pensées, je veux dire la totalité absolument inconditionnée de la synthèse des phénomènes. Si, sur ce point, nous ne pouvons rien dire ni rien déterminer à partir de nos propres concepts qui soit certain, nous ne pouvons en rejeter la responsabilité sur la chose qui se dissimule à nous, car il n’est aucune chose de ce type qui puisse nous être donnée (puisqu’elle ne peut en aucun cas être trouvée en dehors de notre Idée) ; nous devons au contraire en chercher l’origine dans notre Idée même, laquelle est un problème qui n’accepte aucune solution et que nous nous obstinons à traiter comme si un objet réel lui correspondait. […] Nous sommes donc pour le moins conduits au soupçon légitime que les Idées cosmologiques et, avec elles, toutes les affirmations sophistiques en conflit les unes avec les autres, ont leur fondement dans un concept vide et simplement imaginaire de la manière dont nous est donné l’objet de ces Idées, à savoir comme une totalité réelle ; et ce soupçon peut nous mettre déjà sur la bonne piste pour découvrir l’illusion qui nous a si longtemps égarés. » Dans le chapitre qu’il consacre aux antinomies de la raison, Kant affirme que l’on peut démontrer des thèses contradictoires à propos de l’Univers, notamment qu’il a nécessairement un commencement, et qu’il est impossible qu’il ait un commencement. S’agissant de la seconde thèse, voici comment il l’argumente : « Supposons en effet que le monde ait un commencement. Étant donné que le commencement est une existence que précède un temps où la chose n’est pas, il faut qu’il y ait eu antérieurement un temps où la chose n’était pas, c’est-à-dire un temps vide. Toutefois, dans un temps vide, nulle naissance d’une quelconque chose n’est possible, parce qu’aucune partie de ce temps plutôt qu’une autre ne possède en soi une condition distinctive de l’existence plutôt que de la non-existence (et cela, aussi bien dans l’hypothèse où le monde naît de lui-même que dans celle où il naît sous l’effet d’une autre cause). Donc, dans le monde, maintes séries de choses peuvent fort bien, certes, commencer d’être, mais le monde lui-même ne peut avoir aucun commencement, et il est par conséquent, par rapport au temps passé, infini. »

Compartir