Noticias - 17 junio 2022

Tribune d’Olivier Bonnassies dans Famille chrétienne en réponse à une interview du P. François Euvé, sj

« On peut prouver l’existence de Dieu ! »

Le débat se poursuit entre le Père François Euvé, auteur de La science, l’épreuve de Dieu (Salvator), et Olivier Bonnassies, co-auteur de Dieu, la science, les preuves (Trédaniel). Ce dernier réaffirme dans cette tribune que la connaissance de Dieu est accessible à la raison humaine.

Publié le 16/06/2022 à 11:57

https://www.famillechretienne.fr/38532/article/on-peut-prouver-lexistence-de-dieu


« Peut-on prouver Dieu par la science ? » : tel est le titre d’une « grande soirée débat » organisée par La Procure mardi 21 juin prochain en présence du Père François Euvé, supérieur jésuite et d’Étienne Klein, auteurs du livre La science, l’épreuve de Dieu ?, (SED) livre qui se veut une « réponse » à celui que j’ai écrit avec Michel-Yves Bolloré Dieu, la science, les preuves (DSP) et à son « incroyable succès » …

« La réponse à la question posée est : non. Mais cela n’empêche pas de débattre et de conclure que la réponse à la question est : non. » affirme péremptoirement Étienne Klein sur Twitter. Or, cet a priori théorique est inexact, faux et imprécis. Il omet en effet de distinguer l’essence de l’existence : certes, sans révélation, la science ne peut dire de manière positive, directe et « cataphatique », qui est Dieu dans son essence ; en revanche elle peut tout à fait contribuer à établir valablement, de manière indirecte, négative et « apophatique », que le début et le réglage fin de l’Univers, par exemple, sont inexplicables sans cause transcendante intelligente (cf. DSP note 56, page 92, ou le chapitre XIV de la Somme contre les Gentils de saint Thomas d’Aquin qui, après le chapitre XIII intitulé « Preuves de l’existence de Dieu » a pour titre « La connaissance de Dieu exige que l’on emploie la voie négative »). On peut en effet être confiné dans un domaine et voir la nécessité de l’existence d’un au-delà de ce domaine : par exemple, un sourd de naissance peut tout à fait arriver à établir l’existence nécessaire de « sons » sans lesquels le donné empirique du monde qui l’entoure serait inexplicable.

J’ai lu avec attention le livre La science, l’épreuve de Dieu ?, et je serais très heureux de débattre avec Étienne Klein qui multiplie les affirmations à l’emporte-pièce, en statuant notamment dans un dossier de l’Express qui nous était consacré que notre livre était d’une certaine « naïveté », avant d’avouer quelques lignes plus loin qu’il ne l’avait pas lu (!). Jusqu’à présent, il a toujours refusé nos invitations à un échange public. Même refus de la part de la quasi-totalité des auteurs de critiques qui nous semblent d’une grande faiblesse, publiées parfois sans droit de réponse dans des revues de réputation catholique (La Croix, NRT, etc.).

Nous vivons dans un monde étonnant où le débat se fait rare et où les thèses les plus ahurissantes sont publiées sans possibilité donc d’y apporter la moindre contradiction. Ainsi, on a vu des docteurs en théologie écrire que saint Thomas d’Aquin « n’a jamais parlé de preuves » de l’existence de Dieu, mais seulement de « voies ». Or, si le Docteur angélique utilise effectivement une fois le mot « via » (ST I, 2, 2), c’est dans le cadre d’une phrase très claire où il s’agit de « prouver » (probari) de cinq manières l’existence de Dieu. Car « Respondeo dicendum quod Deum esse quinque viis probari potest » se traduit, en effet, par « Je réponds qu’il faut dire que l’existence de Dieu peut être prouvée de cinq manières ». Saint Thomas démontre (demonstrari) par ailleurs l’existence de Dieu, comme préambule rationnel de la foi, dans toute la première partie de la Somme Théologique, et il le fait aussi dans les 500 pages de la Somme contre les Gentils qui contient 670 occurrences appartenant à ce champ lexical (72 fois « preuves », 364 fois « prouver », 85 fois « démonstration », 149 fois « démontrer »). Comment peut-on ignorer cela ?

Dans ce contexte assez particulier, l’attitude du Père François Euvé tranche avec celle de beaucoup de ses confrères religieux ou collègues scientifiques, car lui accepte pleinement le débat. Nous avons déjà eu ensemble deux échanges très intéressants, approfondis et amicaux, que nous rapportons sur notre site Internet : un pour le magazine La Vie le 2 juin et un au Prieuré du Mont Saint Michel le 9 juin. Comme il le dit lui-même, son propos est d’apporter des éléments complémentaires à Dieu, la science, les preuves avec qui il est « globalement d’accord, à quelques nuances près » : ce sont donc évidemment ces points qui nous intéressent et sur lesquels nous souhaitons réagir.

Parmi ces points, il y a le mot « preuve » qui nous semble souvent mal interprété. Car si l’on ouvre un dictionnaire ou si on lit le deuxième chapitre de notre livre on constatera que, dans le monde réel, une « preuve » n’est pas un théorème ou une démonstration absolue, mais un élément matériel ou intellectuel qui contribue à accréditer ou infirmer une thèse (cf. aussi les « arguments convergents et convaincants » du Catéchisme de l’Église Catholique, au numéro 31).

Bien faire la distinction entre « commencement » et « création » est tout aussi important. Il ne faut pas confondre, en effet, la causalité verticale essentiellement ordonnée (per se), qui est le soubassement du raisonnement sur la création (cf. DSP p. 509), et la causalité horizontale accidentellement ordonnée (per accidens), qui est le soubassement du raisonnement sur le commencement (dont parle surtout DSP). Car 1°/ tout commencement véritable implique une création (c’est sûr), mais 2°/ toute création n’implique pas forcément un commencement (point déjà développé il y a 4 ans sur la chaîne YouTube Marie de Nazareth dans la vidéo « Certitude de l’existence de Dieu » de 12’50 à 16’55).

Beaucoup de modèles cosmologiques nous semblent bancals parce qu’ils ne prennent pas en compte l’ensemble des données rationnelles. Par exemple, l’idée selon laquelle l’infini pourrait exister dans le monde réel nous semble fausse, et tout particulièrement celle selon laquelle il pourrait y avoir un temps infini dans le passé. Comme expliqué dans Dieu, la science, les preuves, cette hypothèse est contredite par la rationalité (p. 61, 91 et 515-517), par les mathématiques (note 168 p. 206), par la thermodynamique (p. 55 à 72) et par la cosmologie (p. 100, 165, 206, 210 et 214), avec le très robuste théorème de Borde-Guth-Vilenkin, le Big Bang n’en étant qu’une bonne illustration. Le  mot « infini », qui signifie « non fini », « non déterminé », presque « non réel » n’est défini que négativement par rapport au réel. Ainsi, si le temps, l’espace et la matière, qui sont liés (comme Einstein l’a démontré), ont très certainement eu un début absolu, alors il y a nécessairement, à l’origine de cette émergence, une cause qui est par définition transcendante à notre Univers, non matérielle, non spatiale, non temporelle (DSP p. 91-92), dotée de la puissance de tout créer et de tout régler de façon infiniment précise, afin que les atomes, les étoiles et l’homme puissent advenir (DSP p. 171 à 248) : une vision qui rejoint la définition de Dieu de toutes les philosophies et religions classiques.

Saint Thomas d’Aquin soutient, en opposition à Philopon, aux penseurs arabes, à saint Albert le Grand et à saint Bonaventure, qu’il est impossible d’établir rationnellement la réalité du commencement du monde (ST Ia, q46, a2). Sa position repose sur plusieurs fautes de raisonnement et a été largement critiquée, à juste titre. Lui-même reconnaît cependant que « rien en dehors de Dieu ne peut être infini.», que « rien n’est infini en grandeur » et qu’« il n’est pas possible qu’une multitude infinie existe actuellement » (ST Ia, q7, a2-4). Dans la Somme contre les Gentils, il affirme également que si le monde a un commencement, la preuve de Dieu est plus « manifeste » (I, 13, §30) : « Si le monde et le mouvement, en effet, ont eu un commencement, il est évidemment nécessaire de poser une cause à cette production toute nouvelle du monde et du mouvement. Car tout ce qui commence tire nécessairement son origine d’un être qui le produise à neuf, puisque rien ne s’éduit de la puissance à l’acte, ni du non-être à l’être. »

Attention aussi à ne pas confondre la connaissance et la foi. Dieu, la science, les preuves ne parle pas de foi, ni de religion (qui a pour objet de dire qui est Dieu), mais seulement de la question limitée de l’existence de Dieu du point de vue de la connaissance par l’intelligence et le « logos ». La foi est une chose très différente, puisqu’il s’agit d’un acte d’adhésion et de confiance posé par la volonté libre. Cet acte a, certes, une base liée à la connaissance, mais il est d’un tout autre ordre.

Enfin, si le livre Dieu, la science, les preuves ne traite que de la question de l’existence de Dieu, défini comme créateur du monde et extérieur à lui, l’une de ses caractéristiques repérables est d’être effectivement « l’Artisan » (Sg 13,1), qui a tout réglé « avec mesure, nombre et poids » (Sg 11,20), le fabricant de l’Univers, l’ingénieur qui l’a conçu. Il ne se réduit pas qu’à cela, bien sûr, mais il n’y a rien de dégradant à dire qu’il est aussi cela : une même réalité peut être regardée sous des angles différents.

Finalement, en réaffirmant que l’existence de Dieu peut être accessible à la lumière naturelle de la raison humaine sans la foi, notre livre ne fait que rejoindre la tradition la plus classique de la philosophie et de la foi chrétienne et les positions alternatives pêchent clairement par fidéisme.

À noter encore que le livre La science, l’épreuve de Dieu ? n’aborde pas la thermodynamique et son second principe, qui sont pourtant des réalités centrales et fondamentales, puisque l’entropie croissante est le moteur de l’Univers. De même, la critique des multivers peut aller bien plus loin car, outre le nombre gigantesque d’univers que cette théorie spéculative invérifiable suppose, il faut également imaginer une machine à créer des univers qui serait elle-même finement réglée pour choisir les constantes, et expliquer aussi la beauté de notre Univers, qui est une improbabilité à l’intérieur d’une autre (DSP p. 46).

Pour ceux qui veulent en savoir plus et qui souhaiteraient que ces questions soient approfondies, sachez que nous restons toujours ouverts à tout débat public ou tout échange sur le sujet et que nous les publions tous sur notre site.

Olivier Bonnassies

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